Le sexe de Matonge

Sony Labou Tansi

À Ngalamulume, le Kinois

« Nazalaka moluba. Et je peux te garantir que la Baluba est la seule femme qui est restée au Zaïre. J’entends la seule femme sur tous les plans : nous faisons bien la cuisine, nous aimons nos bébés, nous nous habillons du tonnerre, nous marchons du tonnerre, et quand nous avons un lit avec un vrai homme, nous y mettons le tonnerre. Nous avons continué à respecter la nature qui fit la femme pour qu’elle enfante le tonnerre et la foudre. »

Ngalamulume a démarré en trombe sa folks. Nous allons vers Matonge. Pour beaucoup de villes, le cœur est un rassemblement de tours ou de monuments anciens qui semblent avoir mangé le temps et qui, la nuit, au lieu de dormir, crachent le néon et le boucan. Malgré ses quelques géants de béton qui regardent le majestueux fleuve Congo et donnent l’image risible de la grenouille qui veut se faire aussi grosse qu’une vache, Kinshasa n’a pas son cœur dans le béton et le néon. Ses buildings blancs singent merveilleusement la mort et font penser à quelques vieux squelettes de monstres préhistoriques, sur lesquels quelque maniaque aurait griffonné les têtards de l’alphabet : Ruf-Zaïre, Tabac-Zaïre, Sozacom, Cciz … Okapi, Inter-Continental et tant d’autres cercueils gargantuesques qui veillent le boulevard du 30-Juin. Cette ville a son cœur à Matonge. Toute sa chair et tout son sang, sa sueur, ses odeurs, et surtout son sexe fait de musique et d’interminables rumbas ; le tonnerre comme dit la fille, la foudre apprise, apprivoisée, la respiration « pieuvrosoïque ». La nuit, je le ressens fortement comme tel, Matonge devient un sexe en érection, sexe d’homme ou de femme. Qui saurait ? Mais sexe. Qui chante. Qui danse. Qui hurle parfois. Qui donne l’impression que toutes les maisons vendent la Skol et la Régla, qu’on peut entrer, boire ou danser un coup, ressortir, lâcher dix zaïres, en lâcher dix autres, puis dix autres, puis dix autres encore, et encore, et encore.

« Semeki, on dirait que ozo djestrer nga’na denge ya CFA. » La fille danse très bien et elle me reproche de danser à la manière CFA (colonies françaises d’Afrique). C’est vrai que je danse sans conviction ce soir. L’image de la jeune fille écrasée que nous avons vue à Barumbu me poursuit. Le contact odieux, inacceptable du cervelet tout blanc qui répand sa blanche fragilité sur le macadam, au milieu du pain et des sacs renversés, le corps inerte de cette inertie qui pince le cœur et glace le sang. On me dit que l’auteur de l’accident pouvait être parti sans laisser de traces. « Nous faisons comme si nous étions dans un village où tout le monde connaît de visu tout le monde Nous n’avons pas l’air de tenir compte du fait que nous sommes quatre millions et demi sur quatre-vingts kilomètres carrés. » Ngalamulume a encore lâché quatre-vingt-dix zaïres, nous sortons. La folks repart qui avale toutes ces mares de musique et de chaleur, boit ces nids-de-poule pleins de boue délicieuse avant d’entrer sur une grande artère bitumée. La fille chante à côté de notre ami Godot : « Kinshasa mobimba nalingi na silisa na koyebisa. Baboti pe bandeko bandimi ngai …»

Cette ville est une longue chanson, une longue présence de Tabu Ley et du tout-puissant Lwambo Makiadi. Le premier pourrait être Verlaine et Rimbaud réunis, le second La Rochefoucauld, La Fontaine, La Bruyère et Molière. Je sais bien que cette référence est ridicule.

« Allons voir les Kintweni National. J’oubliais qu’on était samedi », dit la fille.

Ngalamulume connaît la géographie des boîtes par cœur, un peu le calendrier des orchestres : « Papa Wemba joue chez … Langa-Langa Stars … Zaïko … Afrisa … O.K. » Autant de portes devant lesquelles il faut lâcher cinquante zaïres par tête de mâle et quarante par tête de femelle. On n’a hélas que neuf heures dehors : il faut réserver quelques heures, histoire de vérifier si la Baluba est la seule femme restée femme … et bien sûr, pour le reste, nous savons que depuis Adam, Dieu a créé le sommeil du dimanche, une preuve que dans son programme Dieu avait prévu Matonge, le cœur enflammé de Kin-Kiese [« Kin la joie »]. Cœur total.

« Oyebi semeki mokonzi ya basi akoma Lwambo. Basi nioso tobala ye na motema moko. » Elle a raison ; Matonge commence à produire une culture : la culture du « Zaïre lâché », diraient les mauvaises langues. Les mauvaises langues ou les aveugles qui refusent de voir comme l’histoire arpente les peuples. Notre ami Godot est allé danser avec la Baluba. J’écoute le disque et je regarde la gestuelle tricotée par leurs deux poupes prises au lasso des notes. La rumba fait vivre. La rumba peut servir de vie, d’avenir, de présent, de passé, d’éternité provisoire. Ngalamulume me regarde et sourit, il a deviné ce que je pense. Nos villes, conçues comme des monstres, qui fonctionnent exactement comme des monstres, subitement se sont mises à produire une vie, un savoir, une philosophie, d’autres besoins que le besoin initial de consommer comme l’Occident – une reconversion délirante, délicieuse. Dans beaucoup de nos pays elles sont deux ou trois qui ont avalé les trois quarts de la population, ce qui vide des territoires trois fois plus grands que l’Europe. Ngalamulume essaye de me convaincre. Selon son expression, ces populaces sont venues ici pour prendre la chaleur nécessaire au développement. « Nos villes sont des grossesses. Elles accoucheront. » Je ne sais pas pourquoi je pense le contraire. Et pour ne pas trop y voir clair, je plonge dans la femme, notre mère à vie – notre refuge inconsolé, incalculé.

« Tu crois que la Baluba …

— Non. Elle voulait te faire avaler son boniment. Les meilleures du pays sont à Kisangani. Les plus belles aussi. Tous les hommes qui passent deux mois à Kisangani rentrent polygames. Parce que là-bas les femmes savent que l’homme n’est qu’un enfant et qu’il faut s’en occuper à vie. L’art d’aimer. Aimer comme la foudre. Et puis la cuisine. Car la cuisine aussi a son mot à dire dans l’art d’aimer. »

Je regarde le bout de papier qui me sert de pièce d’identité. On me l’a donné au Ngobila. On le donne à tous les Congolais qui arrivent ici. Là-bas, au Congo, on donne le même bout de carton kaki qui remplace tout. Je crois que c’est une sottise. Si je vole, si je me bats, si je commets un forfait, à cause de ce carton, tous les Congolais commettront mon forfait. Si je me bats, on me demandera mes pièces et, dès que j’aurai présenté mon carton anonyme, des conclusions seront tirées : les Congolais se battent, les Congolais volent, les Congolais déconnent. Et mon délit sera rendu communautaire.

Godot et Annie ont fini de danser leur volumineuse rumba. Ils reviennent à notre table. « Na bina te nini? » Les bières crèvent. On les boit. On va les pisser au petit coin dès qu’elles ont traversé la gorge. On les sue. On les éructe. On pourrait aller chez Niva, à Ndolo, ou bien à Matete. Les reboire.

« Tu vois le docteur Nico ? On lui avait ravi sa femme. Il n’a pas arrêté d’en souffrir. Et tu vois là-bas, Soki Dianzenza? Il est passé fou. Des soucis d’argent, dit-on ! »

J’explore dans le jus des néons le regard de l’ex-docteur Nico, dieu de la guitare. Il me sourit. Le sourire est la vraie porte de cette ville : on l’ouvre aux amis, aux inconnus, à l’adversaire, à l’inconscient, aux morts et aux vivants. « Six heures ekoki tika na benda nzoto oh mpo te na mi lengela. Mwinda Inga epeli, felo ekoniokona bilamba bi kozika …» Je regarde cette fille qui danse comme un sacrilège. Tous les choix que son corps opère dans la mer des mouvements. La dose du regard sur son visage éblouissant. La dose du geste dans ses seins menus. Le ventre, centre du monde ici. Centre de l’univers, qui produit cette belle logique folle, huileuse, parfumée, envoûtante. Le ventre qu’on prolonge dans la démesure absolue, avec lequel on goûte les mondes, le cerveau n’étant plus assez. Tout ce qu’on ne peut mettre dans la tête ou dans le cœur, on le refile à lui, le ventre. Ses feux sont sûrs. Et, nom de Dieu, il y a l’extravagante logique des visages : ronde, triangulaire, carrée, pyramidale, conique, linéaire … Le tout rôti au four d’une existence qui aurait dû marcher à quatre pattes. Une existence de têtard, où tous les choix semblent avoir été faits au hasard des hasards par le hasard.

En sortant dans la rue nous voyons un attroupement de casques kaki auréolés de rouge et de bleu. On s’acharne sur un voleur. Poings. Pieds. Fer. Bois. Pierre. Tous les coups sont permis. « Nika ye. Moyibi azalaka ndoki. » Avec grand bruit les coups continuent à tomber, aveugles, sans nom, sans peur, sans pitié, sans relâche. Des coups en colère qui aboient, rugissent, barrissent, cognent … comme s’ils pouvaient réveiller ce cadavre qui vomit ses dents dans un filet de sang que le néon a fait bleu de plomb.

« Ozalaka na yo très impoli eh eh! …» Je demande à Antoinette ce qu’elle fait dans la vie. Elle me répond sèchement qu’elle s’amuse à être une belle femelle.

« Si tu crois qu’être femelle est un métier ! »

Elle s’excite, se lève, prend Godot par la main et l’emmène danser. Elle danse pour me prouver qu’être femelle n’est pas rien, et que l’être à Kin est savoureux. Tout vous le rappelle. Je suis étonné de voir l’ex-docteur Nico en face de moi, il me sourit. Je lui tends la main qu’il saisit avec chaleur.

« Tu nous suis partout.

— Pas vous. Tous les soirs je viens. C’est pour habiter le souvenir dema femme, nous venions ici. Matonge était notre chambre à coucher.

— Semeki ya koningana. Tika ba philosophie na bar. »

Ce pays danse et broute les feuilles vertes des zaïres. Cette ville respire comme un cœur de bœuf. Elle commence à venir au monde. En retard, mais au galop, elle vient. Kin-Kiese.

Labou Tansi, Sony. « Le sexe de Matonge », Politique africaine, vol. 100, no. 4, 2005, pp. 118-122. Sony Labou Tansi, « Le sexe de Matonge », Autrement, hors-série, n° 9, 1984, p. 257-265. Pour le dixième anniversaire de la disparition de l’écrivain, signalons la parution, aux éditions Revue Noire, d’un coffret de trois volumes de textes inédits, établis par N. Martin-Granel et G. Rodriguez-Antoniotti : SLT. L’Atelier de Sony Labou Tansi : vol. I Correspondance ; vol. II L’Acte de respirer et 930 Mots dans un aquarium (poésie) ; vol. III Machin la Hernie (roman), Paris, 2005. De même, aux éditions Théâtrales, Sony Labou Tansi. Paroles inédites, coordonné par B. Magnier, Paris, 2005.

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