De l’art de vivre l’art

Dominique Malaquais

Goddy Leye - The Beautiful Beast

Goddy Leye nous a quittés. C’était le 19 février 2011, peu après minuit. A Karachi, au bord du désert, où jamais il ne pleut en cette saison, le ciel s’est ouvert. Averse. A l’aube, à l’heure du premier appel des muezzins, il pleuvait encore. J’écris là-bas ces mots pour l’ami, le mentor, le camarade Goddy. Douleur sourde, de celles qui ne passent pas. Qui ne peuvent et ne doivent pas passer.

Goddy est adossé à la façade blanche de l’Art Bakery, ce lieu sans pareil qu’il a rêvé, crée, aimé à Bonendale, où tant d’entre nous avons appris à ses côtés l’art de vivre l’art. Il sourit, la tête penchée juste un peu, les bras croisés. Il regarde vers le fleuve et il sourit.Par art de vivre l’art, j’entends l’art comme éthique. Car c’est de cela qu’il s’agissait pour Goddy. L’art comme objet, bien sûr – travailler avec lui, c’était apprendre à créer, dans le sens le plus classique du terme et de la riche tradition de l’atelier – mais aussi et surtout l’art comme moyen de forger un monde plus juste.

Il y croyait et c’est si rare. Il croyait dur comme fer que l’espèce humaine était capable d’être belle. Que la médiocrité et la facilité, que la mesquinerie, n’étaient que symptômes d’un système, celui-là même qui torture et qui censure, affame et fait pleuvoir les balles d’un bout à l’autre de la planète, et que ce système nous pouvions le déraciner. Non point par la violence, ni même la colère, mais au moyen d’un simple tissu – indigo fait d’espoirs – qu’ensemble nous pourrions tisser, doux châle dont nous nous draperions, fait de patience et de réflexion, de calme et du temps qu’il fallait pour le trouver, d’attente, parfois, tout simplement. Drapeau aux couleurs de toutes les indépendances, et d’abord celle de penser pour soi-même. Linceul pour marquer l’inhumation, une fois pour toutes, de ces zombies qui hantent et désenchantent notre monde – le néo-capitalisme, ses sbires, la dégueulasserie qui en résulte et qui nous salit tous. Les haillons de la postcolonie.

Sa plus belle œuvre, « The Beautiful Beast », travaillée et retravaillée des années durant, était l’incarnation de sa quête. Projetée du plafond sur un lit de sésame, en noir et blanc, l’image d’un homme, Goddy lui-même, se tordant, mi-embryon, mi-papillon tentant de s’échapper d’un hypothétique et effrayant cocon, le visage hanté de douleur et d’un rictus – sourire ? appel au secours ? Du sol, il nous regarde, tend vers nous des mains aux doigts tordus, capte fort notre regard, puis se retourne et se roule en boule. On le croit parti, comme si le désespoir ou la peine avaient eu, enfin, raison de lui. Mais l’œuvre est une boucle et l’homme revient, s’ouvre à nous pour nous tendre encore la main. En toile de fond – sonore – une voix hitlérienne (il s’agit du chef d’œuvre de Fritz Lang, « Métropolis », filmé en 1927) ; la voix est entrecoupée d’une autre, féminine, qui appelle à la raison : cet homme, dit-elle, a besoin qu’on l’aide, qu’on lui prête main forte, tout au moins qu’on fasse preuve d’humanité à son égard. Cet appel à la raison, à la douceur, à la simple décence, c’était l’appel de Goddy. Le but, disait-il, n’était pas de terrasser la bête – ne ferait-elle que renaître de ses cendres ? – mais, au moyen de bonté et de raison, de faire d’elle une créature nouvelle, viable et capable de vivre pour autrui autant que pour elle-même.

Ce soir à Karachi, nous montrions « The Beautiful Beast » au cœur d’une installation de travaux de 52 artistes issus d’Afrique et d’Asie du Sud. Conversation Sud-Sud dont « The Beautiful Beast » était l’œuvre maîtresse. C’était entendu : j’allais me promener dans l’exposition, ordinateur portable en main et branchée sur Skype, pour partager avec Goddy ce qu’ensemble, à 7000 kilomètres l’un de l’autre, nous tentions de faire. Ce qu’il m’avait appris à faire : rêver et faire vivre ses rêves – doucement, calmement, sans jamais perdre espoir. Mais ce soir-là, Goddy n’était plus.

Et pourtant… En l’espace de deux jours, plus de 600 visiteurs sont venus. Et tous –tous – se sont arrêtés devant son « Beautiful Beast ». La plus belle parole a été celle d’un homme nommé Bilal : « Pour cette œuvre seule, il fallait venir ». Parce que Goddy était là. Présent. Fort.

Oui, il fallait venir. Venir à Bonendale, chez Goddy Leye, à l’Art Bakery, pour comprendre pourquoi l’art importe. Pour connaître le visage de la vraie beauté humaine.

J’ai eu cette immense chance. Goddy me l’a offerte.

Je ne m’en remettrai pas.

Godspeed, my friend.

Godspeed.

Dominique Malaquais

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